Séquestre du prix de cession d’un fonds de commerce

Vous avez signé, l’acquéreur exploite déjà le fonds, et votre compte bancaire n’a rien vu. C’est la situation normale, et pourtant celle qui surprend le plus de cédants. Le prix d’une cession de fonds de commerce reste bloqué plusieurs mois entre les mains d’un tiers, pour des raisons qui ne tiennent ni à la mauvaise volonté de l’acheteur ni à la lenteur du rédacteur de l’acte.

Nous détaillons ici la mécanique du séquestre, le calendrier précis, et les conditions permettant de le raccourcir. Pour le cadre général de l’opération, voir notre dossier sur l’acquisition d’un fonds de commerce.

Pourquoi le prix est bloqué

Le séquestre remplit deux fonctions distinctes, toutes deux protectrices de l’acquéreur. Il garantit d’une part que l’acheteur n’aura pas à supporter un supplément de prix au titre de la solidarité fiscale, et permet d’autre part aux créanciers du fonds restés impayés de se faire régler sur le prix de vente.

Point souvent ignoré : aucune obligation légale n’impose de séquestrer le prix. C’est une précaution contractuelle. Mais s’en dispenser revient à faire porter à l’acquéreur un risque considérable : s’il règle directement le cédant avant l’expiration du délai d’opposition, un créancier est en droit de lui réclamer le paiement de sa créance, en application de l’article L141-17 du Code de commerce.

Premier verrou : l’opposition des créanciers

Les créanciers du vendeur disposent d’un délai de dix jours à compter de la publication de la cession au BODACC pour former opposition au paiement du prix, en application de l’article L141-14 du Code de commerce.

Le champ est large : fournisseurs, bailleur, organismes sociaux, administration fiscale. L’opposition bloque le paiement au bénéfice du cédant tant que la situation n’est pas régularisée, par paiement ou garantie de la dette, ce qui protège les créanciers contre un détournement d’actif.

Conséquence pour le vendeur : le prix n’est versé qu’à l’issue du délai d’opposition et du délai de solidarité fiscale, et le cédant ne touchera le cas échéant que le solde. Le délai de dix jours court à compter de la dernière des publicités légales.

Second verrou : la solidarité fiscale

Ce mécanisme permet à l’administration de se retourner contre l’un ou l’autre des cocontractants pour obtenir le paiement de certains impôts, notamment la TVA ou l’impôt sur les bénéfices, afin d’éviter toute organisation d’insolvabilité.

Sa durée n’est heureusement pas illimitée. Elle débute au dépôt de la déclaration de résultats par le vendeur, ou, si cette déclaration n’intervient pas dans les soixante jours suivant la publication au journal d’annonces légales, au soixantième jour suivant cette publication. Elle prend fin quatre-vingt-dix jours après la déclaration de résultats. La solidarité est encourue pour une durée maximale de cinq mois à compter de la cession.

Le calendrier complet

ÉchéanceDélaiPoint de départ
Enregistrement et publication au journal d’annonces légales15 joursDate de la cession
Publication au BODACC15 joursPublication au journal d’annonces légales
Opposition des créanciers10 joursDernière publicité légale
Information de l’administration fiscale45 joursPublication au journal d’annonces légales
Solidarité fiscale90 joursDéclaration de résultats, ou 60e jour à défaut

Cumulés, ces délais expliquent la durée observée en pratique : le prix est généralement indisponible entre trois et cinq mois et demi, et dans la majorité des cas il n’est pas libéré avant cinq mois.

Comment raccourcir le blocage

C’est possible, et cela relève entièrement de la diligence du vendeur. La solidarité fiscale peut être ramenée de quatre-vingt-dix à trente jours si trois conditions sont réunies : la cession a été déclarée à l’administration fiscale dans les quarante-cinq jours suivant la publication au journal d’annonces légales, la déclaration de résultats a été déposée dans les soixante jours suivant cette publication, et le vendeur est à jour de ses obligations fiscales déclaratives et de paiement au dernier jour du mois précédant la vente.

La durée du séquestre tombe alors à environ trois mois et demi. L’écart, pour un cédant qui finance une nouvelle opération, se compte en semaines de trésorerie.

Qui peut être séquestre, et où sont les fonds

L’intermédiaire nommé par les parties dans l’acte de cession peut être un avocat, un notaire ou toute autre personne. Il a notamment pour mission de recevoir les oppositions et saisies émanant des créanciers et de l’administration fiscale, et les fonds sont bloqués auprès d’un établissement dédié.

En pratique, le prix est séquestré sur un compte spécifique, souvent le compte CARPA de l’avocat ou le compte du notaire. Le choix du séquestre et les modalités de libération se négocient au moment de la rédaction de l’acte, jamais après la signature.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Le séquestre est-il obligatoire ?

Aucun texte ne l’impose. Il s’agit d’une précaution contractuelle prévue dans l’acte de cession. S’en dispenser fait toutefois peser un risque majeur sur l’acquéreur : s’il règle directement le vendeur avant l’expiration du délai d’opposition, un créancier impayé peut lui réclamer le paiement de sa créance, ce qui reviendrait à payer deux fois. Le séquestre protège également le rédacteur de l’acte, dont la responsabilité professionnelle pourrait être engagée.

Combien de temps le prix reste-t-il bloqué ?

Généralement près de cinq mois, avec une fourchette observée entre trois et cinq mois et demi selon la diligence du vendeur. Ce délai résulte du cumul des publicités légales, du délai d’opposition des créanciers de dix jours à compter de la dernière publication, et de la période de solidarité fiscale entre cédant et cessionnaire. La solidarité fiscale est encourue pour une durée maximale de cinq mois à compter de la cession.

Comment réduire la durée du séquestre ?

En ramenant la solidarité fiscale de quatre-vingt-dix à trente jours, ce qui suppose trois conditions cumulatives. La cession doit être déclarée à l’administration fiscale dans les quarante-cinq jours suivant la publication au journal d’annonces légales. La déclaration de résultats doit être déposée dans les soixante jours suivant cette même publication. Enfin, le vendeur doit être à jour de ses obligations fiscales déclaratives et de paiement au dernier jour du mois précédant la vente.

Qui peut former opposition sur le prix ?

Tout créancier du vendeur impayé au jour de la cession : fournisseurs, bailleur, organismes sociaux, administration fiscale, ainsi que les créanciers inscrits sur le fonds au titre d’un nantissement ou d’un privilège de vendeur. Le délai est de dix jours à compter de la publication de la cession au BODACC, à peine de forclusion. L’opposition bloque le versement au cédant jusqu’au règlement de la créance ou à la levée de la contestation.

Peut-on débloquer une partie du prix plus tôt ?

Rien ne peut être libéré avant l’expiration du délai d’opposition de dix jours, sous peine d’engager la responsabilité du séquestre. Une fois ce délai écoulé, une libération partielle peut être envisagée si le vendeur justifie être à jour de ses obligations déclaratives, par exemple au moyen d’une attestation de son expert-comptable. Cette possibilité relève de l’appréciation du séquestre et gagne à être prévue dans l’acte de cession.

Où sont conservés les fonds pendant le séquestre ?

Sur un compte dédié, distinct des comptes courants des parties et du séquestre lui-même. Il s’agit le plus souvent du compte CARPA de l’avocat rédacteur ou du compte du notaire. Le séquestre reçoit les oppositions et saisies formées par les créanciers et l’administration, puis procède à la répartition. Le cédant ne perçoit que le solde une fois les créances opposantes réglées et les délais fiscaux expirés.

Sources

  • Code de commerce, articles L141-14 et L141-17
  • Code général des impôts (solidarité fiscale du cessionnaire et conditions de réduction du délai)
  • CMC Avocats, TGS Avocats, Gouache Avocats, Le Coin des Entrepreneurs — Séquestre et libération du prix

Ce contenu est documentaire et ne constitue pas un conseil juridique.